Les Glénans

Pas l’archipel breton du Sud bien connu pour ses récifs, ses courants contraires, ses eaux froides cristallines et ses paysages iodés avec des goélands sur les photos (et qui s’écrit sans "s" à Glénan, malheureux!). Non. L’école de voile légendaire pour son enseignement de la navigation bretonne à voile, mais aussi pour son apprentissage de la vie en groupe.

Côtoyer des personnes à l’hôpital et travailler avec elles au quotidien, c’est souvent loin d’être évident, on est bien d’accord. Votre collègue vous agace, vous colle aux basques, vous parle de choses qui n’appartiennent pas à votre univers, vote UMP, vous casse les pieds avec ses histoires qui au mieux vous indiffèrent, au pire vous gonflent? Le soir, ou le lendemain si vous avez gagné l’honneur d’être de garde avec lui, vous rentrez chez vous, vous retrouvez votre famille, ou votre chat, votre canapé, vos rillettes sushis ou  pizza préférés, votre bière bien fraîche, les bras de la personne que vous aimez ou votre meilleur ami au téléphone ou sur le même canapé, une série débile à la télé, le cinéma du quartier, ou tout ça étalé sur plusieurs semaines.

Au PaysDesRêves, votre CherCollègue est là quand vous rentrez de l’hôpital. Évidemment, puisqu’il est rentré en même temps que vous. Il parle de choses qui vous intéressent moyennement à une heure tardive après une journée de merde, par exemple. Ou il ne parle jamais, ou juste en onomatopées. Il mange à la même table que vous en continuant à exister et il laisse des cheveux dans la douche ou même des… non, rien. Et il est toujours là au prochain petit déjeuner au début de la prochaine journée fastoche au PaysDesRêves. Il va même venir travailler à l’hôpital avec vous. Si ça se trouve, il était même là avec vous la nuit dernière.

Parfois vous pouvez l’éviter, parce que c’est autorisé de sortir et qu’il y a quelque chose à faire dehors. Mais parfois, la traversée est longue. On pourrait comparer ça à une transatlantique avec le bonheur d’être en équipe, dans la même galère coquille de noix qui prend l’eau, tout le monde les fesses dans un ciré jaune mouillé dedans, du capitaine aux mousses. Le pied. Mais comme on n’est pas obligé de s’aimer d’amour pour fonctionner ensemble et avancer, la plupart du temps, ça passe. On finit la régate ou le stage aux Glénans. En fait, on trouve presque toujours une façon de fonctionner ensemble sans cristalliser les petites agaceries qui s’accumulent.

Chacun s’organise son petit territoire dans sa couchette chambre, dans la cuisine, dans un livre de pédiatrie ou de chirurgie ou un polar précieusement apporté dans son sac. D’autres passent plus de temps que nécessaire à l’hôpital, moyen imparable de passer le temps. Il y en a même qui raturent griffonnent des pages entières de carnets. On suit le courant, on évite les récifs, on respecte la couleur des balises, on tire des bords, on tient bon dans la houle. Parfois on rêve de vacances sous la tente, au sec et en solitaire, dans une montagne paisible. Mais la plupart du temps on continue à naviguer sans trop d’encombres et sans casse pour rentrer au port. On passe même de très bons moments ensemble à oublier les moments moins agréables. Jusqu’ici, tout va bien.

Mais il peut aussi y avoir  le niveau expert du stage aux Glénans: la traversée du Pacifique en équipe avec le vent contraire. Avec comme équipier DocteurAL’Ouest. Youpi. Un truc qui ferait passer des icebergs pour des glaces au chocolat.  Il a fait une entrée en fanfare dans l’équipage. Il a voyagé avec chirurgienToutFrais, 38heures de voyage. Et pendant une bonne partie il a abondamment bu tout ce qu’il pouvait, mais surtout du whisky et tout ce qui contient plus de 30% d’alcool dans un avion ou en escale. Ça lui a permis entre autres d’expliquer à ChirurgienToutFrais, citoyen allemand, la place de l’Allemagne nazie en Europe, en parallèle, mais pas très droit vu son alcoolémie, avec la part de responsabilité du peuple allemand. Classe et délicatesse.

DocteurÀL’Ouest est venu pour être le médecin de l’équipe des cliniques mobiles. Chaque jour où c’est possible, cette équipe part faire des consultations dans un différent camp de déplacés internes. C’est vital pour atteindre des populations qui ne peuvent pas se rendre à l’hôpital. C’est un peu la vitrine de notre programme, beaucoup de visibilité dans le reste de la province de VilleMoche, et une chouette équipe motivée. Il multiplie les gaffes, mais il se rattrape à temps, la plupart du temps. On essaie de l’intégrer à notre équipe. Déjà que ce n’est pas tous les jours facile pour lui, si en plus il est mal à l’aise dans le groupe, ça va forcément être de pire en pire. Et puis c’est vraiment comme aux Glénans, être un équipage ça soude, tous unis et la mer contre tous. On essaie de ne laisser personne sur le quai, normalement.

À bord, DocteurÀL’Ouest n’est pas facile à côtoyer. Il fait souvent des blagues lourdes, mais ce n’est pas bien grave, ça arrive à tout le monde, en vase clos. Il boit beaucoup, la nuit surtout, en cachette. Plusieurs fois il fera irruption dans ma chambre voisine de la sienne, en titubant bruyamment au milieu de la nuit parce qu’il cherche des allumettes ou une réponse à ses questions. À 3h00 du matin quand il n’y a pas de petits mots je préfère nettement dormir plutôt que de sauter de peur en pyjama dans ma moustiquaire. Pas trop envie de socialisation avec un ForfaitVoyelles non plus.

Il n’a pas non plus vraiment intégré le concept d’économiser l’eau pour en garder pour la douche des autres équipiers. Par contre, ça ne lui viendrait pas à l’idée d’utiliser un peu d’eau à chaque fois qu’il pisse à côté. Le reste de l’équipe m’a gentiment surnommée MadameRamirez, avec ma serpillère et mon seau préféré. On en parle ensemble, il promet d’essayer de faire attention. Ça ne fonctionne pas. Le tour de douche dans la salle de bain le matin devient un combat stratégique assez élaboré. En cas d’échec des flaques non identifiables nous attendent, et il reste seulement 2 litres d’eau pour nettoyer et se faire un shampoing. C’est long. Plus le temps passe et plus j’hésite entre lui planter mon couteau à beurre entre les deux yeux au petit déjeuner et le jeter à la mer.

Et un jour un grand nombre d’ampoules de morphine et un grand nombre morphiniques et d’opïoides oraux ou injectables manquent. Des seringues et des aiguilles aussi. Les emballages vides restent bien en évidence sur les étagères. Différents témoignages concordent et il devient clair que DocteurÀL’Ouest se sert dans les stupéfiants pour sa consommation personnelle. On se voit déjà tous au cachot de la brigade de gendarmerie de VilleMoche si ça s’ébruite. Une centaine de gars y croupissent en détention provisoire depuis des lustres dans un cachot de 50m², avec une fenêtre à barreaux sur lesquels sont accrochés ceux qui cherchent encore de l’air. On va couler, c’est sûr.

Punaise, en plus des morphiniques si difficiles à importer et qui sont économisés au quotidien malgré la lourdeur des cas à l’hôpital, et pfiout, disparus… Il finit par admettre, nous promet qu’il ne recommencera plus, comme si il avait 5 ans et qu’il avait pris trop de bonbons chez sa mamie le mercredi, en cachette. Les GrandsChefs de la Capitale et du Siège le font rentrer, il ne pourra plus être équipier jusqu’à nouvel ordre. Rester à terre c’est pire que tout, pour un marin, mais on prenait trop l’eau, avec lui, on n’arrivait plus à écoper assez vite.

Les équipiers du type de DocteurÀL’Ouest restent rares, la plupart du temps l’équipage fête bruyamment ses victoires, et les défaites en mer restent en mer. Un vrai équipage soudé, surtout quand du temps a passé, après la régate. Ce qui est quand-même pas mal, avec les Glénans, c’est que le temps passé à terre au sec permet d’oublier le temps passé dans un duvet moisi ou à manger des sandwiches à l’eau de mer. On signerait presque demain avec d’autres équipiers, ou presque les mêmes, dans la même galère pour le même profil de course au large. Parce que quand-même, il a fière allure notre navire, et on va la gagner, ensemble, cette putain de  régate. Dès que le vent soufflera…

9 réflexions sur “Les Glénans

  1. One Day ... dit :

    C’est une jolie parabole, l’équipage. Certaines personnes n’ont pas l’esprit d’équipe, ont toujours du mal à trouver leur place, parce que parfois ils ont aussi du mal à trouver leur place dans la vie.

  2. On se doute bien de toutes les difficultés cachées derrière ce beau parallèle… Encore une fois, sans enjoliver, tu nous emportes avec toi, même si c’est une petite barque ;) Et je n’ai pas le pied marin

    • SophieSF dit :

      Boarf, tu sais il parait qu’il n’y a que ceux qui restent à terre qui n’ont pas le mal de mer (testé et vérifié au premier degré aussi;))
      Ça aide un peu d’avoir eu l’expérience de la vie en communauté, c’est certain.
      Merci d’avoir lu!:)

  3. docmam dit :

    Jolie comparaison :)
    Ca me rappelle des souvenirs également, vie en groupe permanente, économie d’eau sous la douche et petits moments personnels difficile à trouver… J’étais dans le groupe "griffonnage de carnets" pour ma part ;)

    • SophieSF dit :

      Merci:)
      Chouette groupe;) Et je lirais bien tes aventures, moi, si un jour tu les écris (sans pression;))

      • docmamz dit :

        C’est prévu c’est prévu heu… un jour !
        Par contre, à part ces petites choses du quotidien, rien de comparable avec ce que tu as vécu au PaysDesRêves !

  4. Joli post!Mais tu as vraiment fait les glénans ou pas ?^^

    • SophieSF dit :

      Ah mais oui, quand j’étais… jeune quoi (date secret défense), ou presque:)
      D’ailleurs, la voile dans mon CV, ça a pesé dans la balance pour partir en mission, parait:)

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